Retour à Silent Hill : la critique
Peut-être avez-vous suivi l’énorme shitstorm – comme disent les jeunes – entourant Retour à Silent Hill. Depuis sa sortie, le film cumule les pires notes, les critiques assassines et le bashing des fans de SH (mais aussi des autres) sur les réseaux sociaux. On sait tous comment ça marche : il suffit d'un premier tir pour entraîner un effet de meute. Mais une telle haine - le mot n'est pas trop fort - est-elle méritée ?
Allez savoir pourquoi, peut-être par esprit de contradiction, mais devant tant d'injustice j'avais envie de me faire l'avocat de la défense. Comme d'habitude, ça va spoiler un peu.
Development hell
Revenons un peu en arrière, pour mieux comprendre la genèse de ce projet. En 2006, Christophe Gans adaptait le premier épisode de la saga vidéoludique Silent Hill. Cette relecture d'un jeu culte, où un homme cherche sa fille dans une ville déserte, fut mal accueillie à l’époque, avant de connaître la reconnaissance plus tard. Le réalisateur prenait en effet quelques libertés en échangeant le personnage d’Harry contre une femme, en optant pour une narration parallèle entre ville « normale » et ville maudite, ou en faisant intervenir des personnages seulement présents dans la suite (Pyramid Head, les nurses…).
Il s’agissait donc bien d’une réinterprétation, respectant néanmoins l'esprit de Silent Hill avec ses références freudiennes (unheimlich, Éros et Thanatos…). Cependant, aucun fan du jeu n'ignore que les créatures du jeu sont directement liées à la psyché du personnage. Utiliser les démons de James pour tourmenter une femme ne souffrant d'aucune névrose apparut donc à leurs yeux comme une hérésie.
Gans avouera plus tard qu’il rêvait déjà d’adapter Silent Hill 2 à la manière d'un thriller psychologique (cf. Rosemary's Baby, le Locataire ou l'Échelle de Jacob). La « mode » du film d’horreur de l'époque imposait toutefois un certain rythme à base de jump scares. De même, le studio exigeait un personnage masculin, d’où la présence d'un montage parallèle avec une enquête brisant l’immersion. Le premier film avait donc valeur d'exposition, avec un peu de fan-service, et en cela il remplissait très bien son office.
Vingt ans et beaucoup de déboires plus tard (dont la mort de son producteur), Christophe Gans n'a réalisé qu'un film (la Belle et la Bête). Un concours de circonstances lui a enfin permis de tourner le Silent Hill 2 dont il rêvait (ou cauchemardait), mais doté d'un financement pour le moins réduit (moins élevé que le premier film, hors inflation). Une longue préparation d'un an lui a toutefois donné l'assurance pour réaliser cette suite avec un budget rikiki.
OK, mais c'est si mauvais que ça ?
Passons rapidement en revue les reproches adressés au film : une intrigue confuse, ça n'est pas le même James que dans le jeu, ça fait pas peur, ça fait cheap, les effets spéciaux sont datés… Soyons honnêtes : avec un budget deux fois moindre que le précédent film, Gans évolue dans le domaine de la série B horrifique. Néanmoins, les premières critiques ressemblent à des attentes déçues d'une adaptation littérale du jeu. Or Retour à Silent Hill, tel Silent Hill, est une réinterprétation. L'ensemble évoque un film crypté, difficile à appréhender à la première vision, et qui mérite une certaine réflexion.
James devient ici un artiste un peu arrogant, il est vrai sans rapport avec le personnage amorphe et "pleurnichard" du jeu. Rappelons toutefois qu'on ne sait pas grand chose, sinon rien, de la personnalité de James avant son arrivée à Silent Hill. Hors le but d'une adaptation consiste à développer, approfondir, éclairer les zones d'ombre. Gans prend donc le parti de nous exposer son James, tel qu'il était avant d'être brisé par la mort de sa femme. Il va même plus loin en nous dévoilant sa rencontre avec Mary. La ville, personnage à part entière, nous est même présentée du temps de sa splendeur, en plein jour. Le film révèle ainsi toutes les scènes off du jeu, où il s'agit d'être actif en dirigeant un personnage, et non de se faire raconter une histoire en étant passif. A média différent, approche différente.
Insane in the brain
Il convient de préciser ici que Silent Hill 2 repose sur un concept entièrement indépendant du premier, et ce qui est valable pour le jeu l'est pour le film. Il s'agit sans doute là du plus grand quiproquo ayant entrainé la vindicte d'une petite communauté de gamers toxiques. Il concerne un aspect de la personnalité de James, révélé lors d'un twist final dans le jeu, et plus évident dans le film.
Clairement : James est cinglé, et les créatures qu'il rencontre sont la représentation de cette folie. Voir James s'engouffrer dans un escalier vers le bois de Silent Hill fait penser à la descente aux enfers de Dante. Ou plutôt d'Orphée, puisqu'il est ici question d'un homme parti chercher sa femme en enfer. Sauf que cet enfer est intérieur. D'ailleurs, peut-être aurez-vous remarqué que les changements d'environnement commencent toujours depuis son corps… Autre hypothèse : il est mort, enfermé dans la boucle temporelle d'un purgatoire. Cette lecture est assez claire dans le remake du jeu (on y trouve un cadavre habillé comme James, doté d'une carte permettant de progresser). Souvenez-vous de l'accroche du trailer : "You live here, now…".
Il s'agit donc d'un mindscape. L'histoire d'un homme fou ou mort piégé dans son propre esprit matérialisé par un lieu, à la manière de l'Echelle de Jacob ou Shining (dont le labyrinthe est ici repris). Cela, Gans l'a parfaitement compris. D'ailleurs, James ne semble pas avoir conscience du temps, ou du fait que la petite amie qu'il cherche soit morte. Quand Mary lui demande depuis combien de temps elle est malade, il semble perdu et ne sait pas quoi répondre… Notez au passage que l'introduction du film annonce la couleur. Au volant de sa voiture, James emprunte en effet un virage à 180° indiquant qu'il revient systématiquement en arriere, juste avant sa rencontre avec Mary.
Difficile, dans cette optique, de comprendre les critiques concernant la confusion de la narration. L'intrigue progresse logiquement et inexorablement, entre expositions et flash-backs (présentation du James d'avant, rencontre avec la Mary d'avant, exposition du Silent Hill d'avant, apparition de Sophie Davant (désolé), puis du James "auboutdurouleau" d'aujourd'hui, découverte de la lettre, retour au Silent Hill d'aujourd'hui…). Le but n'est pas tant de relater une intrigue que de faire progresser la folie de James. Gans définit lui-même son œuvre comme un "cauchemar éveillé", davantage qu'un film d'horreur.
Mais pourquoi James est-il appelé par sa psy en pleine exploration de Silent Hill, en brisant ainsi l'immersion du spectateur ? Plusieurs critiques ont trouvé cette intervention ridicule. Mais imaginez une seconde un James en plein délire dans un cabinet médical, face à une psychologue essayant de le ramener à la raison ! L'image en kaléidoscope et le dialogue ("This is getting out of control, I need you to go home") sont assez explicites.
Miroir, mon beau miroir…
Visuellement, Gans n'a rien perdu de sa technique et multiplie les mouvements de caméra, là où le premier film était plus statique. Mais surtout, il joue beaucoup sur des effets de miroir, histoire de nous renvoyer au concept d'Alice à Travers le Miroir. Reflets omniprésents, répétition des mêmes plans dans le Silent Hill d'avant et d'aujourd'hui… Car répétons-le : le Silent Hill d'aujourd'hui est une projection de l'esprit malade de James, un reflet déformé de l'endroit qu'il a connu. Autrement dit, un off-world situé derrière le miroir. Il y répète les mêmes gestes effectués durant sa "vie normale" (le nettoyage du miroir), tel un fantôme ignorant qu'il est mort.
Une esthétique volontairement grotesque ?
Par conséquent, l'aspect onirique, surréaliste et absurde reproché à certaines scènes est un peu un non-sens. Il ne l'est pas plus qu'un rêve fiévreux, ou le délire d'un schizophrène. L'explication est peut-être un peu facile, nous avons abordé les problèmes de budget… La scène où James découvre une femme ressemblant à Mary avec une vieille perruque entasser des sacs de sable dans un cimetière est, en effet, ridicule en soi. Que cherche-t-elle à faire ? À endiguer la folie qui submerge l'esprit de James ?
Reconsidérez-la maintenant en la voyant comme l'hallucination d'un psychotique, ou le souvenir d'un mort : la symbolique est forte, et la représentation de la réalité altérée… Notez au passage que ces sacs ressemblent étrangement à l'oreiller avec lequel James a étouffé Mary dans le jeu.
Tout cet aspect grotesque, grand guignolesque du film, peut ainsi (selon moi) être mis sur le compte du délire d'un schizophrène dépressif, ou d'un spectre ressassant le passé. Si j'osais, je ferais une comparaison avec l'esthétique kitch de Total Recall, qui n'est "en réalité" que la représentation d'un rêve discount acheté par Quaid. Ou bien avec l'Échelle de Jacob, grande inspiration de Silent Hill, tant le lien est évident.
Alors certes, James voit Mary partout avec des perruques de carnaval, ou une petite fille sinistre trainant une poupée non moins sinistre… Mais à voir ses peintures, son univers mental semble "limité" et son imaginaire assez réduit. Autant dire que le mauvais goût de James se reflète dans ses visions.
Et Freud dans tous ça ?
Autre reproche : le film est moins subtil que le jeu. Certes, Silent Hill 2 est un jeu psychologique difficile d'accès. Il aura fallu des années aux joueurs pour comprendre le double-visage "maman/putain" de Mary, le fait que Pyramid Head soit le double de James (dans le film, il ne l'attaque pas mais le protège de la femme-araignée), ou que les infirmières sexy représentent sa frustration de mari abstinent (James passait son temps à les côtoyer dans l'hôpital de Mary, et ses fantasmes le font culpabiliser).
Certains passages, comme l'apparition de l'Abstract Daddy ou le concept de boucle temporelle (référence au Locataire de Polanski), sont en effet plus explicites. Gans va même jusqu'à nous prouver que Pyramid Head est bel et bien James. Tous les fans de SH savent en effet qu'il incarne sa culpabilité, représentée par la lourdeur de ses pas et de l'épée qu'il traîne comme un boulet. Nous savons que son apparence provient d'un tableau que James avait vu jadis à Silent Hill. Dans le premier film, Gans l'utilisait différemment comme symbole phallique, un prédateur sexuel pourchassant deux femmes.
Le réalisateur a d'ailleurs avoué vouloir faire un film accessible aux spectateurs qui ne connaissent pas le jeu. L'explication du fonctionnement de Silent Hill ou l'apparence des créatures - rappelons-le, des projections de l'esprit de James - s'en trouvent donc plus démonstratives.
Monster parade
Notons, en parlant des monstres, qu'ils sont entièrement conçus en "solide" (costume et maquillage). Aucun CGI, et reconnaissons qu'ils donnent lieu aux scènes les plus angoissantes du film. Les nurses sont glaçantes, sans parler de l'horrible Abstract Daddy déjà évoqué qui surclasse celui du jeu au niveau du dégoût qu'il inspire. La femme-araignée est d'ailleurs une référence directe à Wicked City de Yoshiaki Kawajiri, et non à the Thing comme beaucoup pensent. Le Pacte des Loups comportait déjà plusieurs plans repris au maître de l'animation japonais.
Sur ce plan, reprocher au film d'être trop sage et de ne pas faire peur relève un peu de la mauvaise foi, à moins d'être blasé.
Il faut sauver le soldat Gans !
Retour à Silent Hill a donc été perçu comme un film où un type déambule dans des rues désertes et des couloirs. La plupart du temps, il ne se passe rien et on s'ennuie. Parfois, des créatures où des personnages improbables surgissent de nulle part dans une intrigue décousue, en forme de puzzle. Par ailleurs, les dialogues sont assez peu crédibles, et ne sonnent pas vraiment naturels.
Eh bien, si je voulais provoquer, je dirais que ça définit assez bien le jeu original (d'où la nécessité de "combler les trous" avec des flash-backs). Tout au plus peut-on reprocher à Gans d'avoir interprété les personnages et les situations à sa guise, et des choix artistiques parfois douteux liés à la limitation de budget.
Cependant, soyons clair : la façon dont est dépeinte l'entrée de James dans Silent Hill relève plus de la masterclass que du nanar. Gans prend le temps, impose son rythme, refuse de céder à la facilité et, qu'on le veuille ou non, cette entrée en matière dans la ville maudite est une parfaite retranscription de ce que l'on est en droit d'attendre d'une adaptation. Ce rythme lent et quasiment dénué de musique, en rupture avec les normes du genre, n'a sans doute pas aidé à la bonne réception du film.
La trinité maudite
Ce brillant plaidoyer étant maintenant terminé, soulevons quelques sujets à débattre.
Laura, la petite fille (qui a l'air ici très grande) n'est pas censée être un enfant sorti d'un conte macabre. Elle incarne l'innocence, et aide le joueur à comprendre qu'un personnage dénué de culpabilité n'a rien à craindre à Silent Hill. Elle est ici un avatar de Mary, et sa poupée semble-t-il une référence à un avortement ou une fausse couche. En l'état, elle fait surtout penser au personnage de Newt dans Aliens.
En outre, Gans a cru bon de transformer Angela en un autre avatar de Mary. Or ce personnage distinct possède sa propre storyline (tragique) et mérite d'être traité à part. Il semble cependant qu'il ait voulu transposer son trauma (un inceste) à Mary, pour faire d'elle la figure centrale de tous les personnages féminins.
Maria, dont on a beaucoup moqué la perruque, est une version sexualisée de Mary. Une autre expression de la frustration de James. Gans a expliqué son aspect "lisse" par sa volonté de faire d'elle un être irréel, une sorte de poupée, un être artificiel comme les androïdes de Blade Runner.
Au cas où on ne l'aurait pas compris, l'apparition d'une pierre tombale citant toutes les identités de Mary (Laura/Angela/Mary), soit les différents traumas de sa vie (enfance/adolescence/âge adulte) nous le démontre. Elle figure d'ailleurs sur la liste des griefs des fans de SH.
Selon cette logique, on ne trouve pas d'habitant ou de visiteur à Silent Hill (à part Eddie). Les étrangers n'ont pas leur place dans la psyché de James, puisqu'il ne les connaît pas ! James n'y rencontre que les visages symboliques de Mary. Les représentations de ses traumatismes qu'il « porte en lui », en plus des siens. Cependant, comment peut-il connaître ces traumas ? Nous savons qu'il a enquêté sur sa vie (d'où l'importance des flashbacks), il s'agit donc probablement de l'idée qu'il s'en fait.
Enfin, pourquoi exploiter le lore du culte de la ville, et faire de Mary une adepte sacrificielle ? Pour apporter une explication au voyage halluciné de James, on l'a bien compris (là où le jeu s'en passe). Pour apporter une touche de thriller psychologique, façon Rosemary's Baby. Et, accessoirement, pour faire le lien avec les précédents films. Mais encore une fois, Retour à Silent Hill s'adresse à une large audience souhaitant obtenir des réponses à ses questions avant le générique de fin.
De plus, l'intrigue étant relatée du point de vue de James, on peut se demander s'il n'a pas inventé cette histoire tordue, pour justifier son acte. Il est d'ailleurs persuadé que Mary lui a demandé de l'achever, alors que cela n'est pas le cas dans le jeu… On sait le subconscient capable d'occulter des traumas, et de réécrire le passé pour protéger un esprit de la folie. Le passage de l'hôpital est très troublant…
Bref, Christophe Gans a voulu faire de Mary l'axe central de toute l'intrigue en la rendant omniprésente. Et le fait est que, dans l'esprit malade de James, elle est partout, et paradoxalement il ne la reconnaît pas (une référence avouée à Sueurs Froides). Elle est la mère (Marie) et l'amante (Marie-Madeleine) guidant son chemin de croix, son calvaire.
Notons que, dans le jeu, on n'en sait pas plus sur Mary que sur James. Si Gans s'était contenté de l'adapter bêtement, sans doute lui aurait-on reproché de ne pas développer les personnages…
En conclusion…
En toute sincérité, j'ai trouvé ce Retour au Silent Hill au niveau du premier film, et plus radical. Il n'est plus question de raconter une histoire, mais de plonger dans les méandres de la folie d'un homme. Gans s'applique à brouiller les unités de temps et de lieu pour mieux nous désorienter, d'où cette impression de confusion. En cela, il m'a décidément fait penser à Shining (même si Gans n'est pas Kubrick), qui avait subi le même genre de critiques à sa sortie (histoire et dialogues simplistes). À mon humble avis, il est regrettable et navrant de voir des films d'horreur putassiers à la "morale" douteuse comme Saw ou Terrifier être encensés, et des œuvres plus réfléchies (même maladroites) se faire défoncer de la sorte.
Il est déjà question d'un director's cut, qui viendrait encore approfondir les intentions de Christophe Gans. Je ne sais pas pour vous, mais j'ai hâte de voir ça, et surtout d'entendre le commentaire audio qui expliquera ses choix.
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